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En janvier 2025, le Laboratoire des Courses Hippiques (LCH) a détecté la présence d’EPO recombinante humaine dans le prélèvement sanguin d’un cheval de course au Trot. Le Docteur Ludovic Bailly-Chouriberry, Directeur du LCH à Verrières-Le-Buisson (91), nous éclaire sur l’utilisation de cette substance et ses conséquences. - Était-ce la première détection de ce type de substances sur un cheval ? Dr L.B.-C. : A l’échelle mondiale, le premier cas documenté de détection d’EPO sur un cheval remonte à 2006 aux Etats-Unis. En France, le LCH avait déjà mis en évidence de l’EPO sur un trotteur en 2009 ; il est également à l’origine de la première détection d’EPO en compétition équestre internationale d’endurance en 2016. Par ailleurs, il a confirmé la présence d’Erythropoïétines humaines recombinantes (rHuEPO) dans le cadre de plusieurs contre-expertises pour le compte d’autorités hippiques étrangères. - En quoi la détection des Erythropoïétines humaines recombinantes constitue-t-elle un challenge pour les laboratoires d’analyse ? Dr L.B.-C. : Il faut rappeler à nos lecteurs que les Erythropoïétines humaines recombinantes sont au départ des médicaments utilisés chez l’humain pour traiter des anémies graves présentes notamment en cas d’insuffisance rénale chronique ou dans certains cancers. Elles servent à stimuler la production de globules rouges dans la moelle osseuse pour corriger l’anémie lorsque l’EPO endogène est déficiente. Cet effet peut être détourné de l’usage thérapeutique afin d’augmenter le transport d’oxygène dans le sang et ainsi améliorer les performances sportives. D’un point de vue chimique, l’EPO est une protéine de structure complexe, que l’on nomme plus précisément une glycoprotéine. Cela signifie qu’elle est composée de deux éléments principaux : (1) une chaîne de 165 acides aminés (la partie protéique) qui influence sa stabilité et son activité sur laquelle sont fixés (2) des sucres ramifiés (les chaînes glucidiques) qui permettent à l’EPO de rester plus longtemps dans le sang et de fonctionner correctement. Il existe plusieurs EPO synthétiques qui diffèrent notamment par la structure de leur chaine glucidique, ce qui conditionne leur durée d’action et par conséquent leur durée de détection dans le corps. De par leurs propriétés physico-chimiques, les EPOs sont plus sensibles et plus complexes à détecter que d’autres molécules comme par exemples les corticoïdes, les diurétiques, voire les anabolisants. Les niveaux de concentration observés étant par ailleurs très faibles, leur détection s’avère particulièrement délicate. En pratique, nous utilisons dans un premier temps, pour tous les prélèvements de sang traités au laboratoire, une méthode de screening rapide, automatisée (jusqu’à 200 échantillons/jour), nommée ELISA, qui permet de détecter les EPOs entières. Dans un second temps, lorsqu’une détection est faite par la méthode ELISA, la confirmation de la présence des EPO est obtenue par la mise en évidence de marqueurs scientifiques validés correspondant de façon incontestable à des fragments de la chaine peptidique de l’EPO (notamment les peptides T6 et T17 ou T5 et T9). Cette méthode sensible et très spécifique permet de démontrer de manière formelle la présence d’EPO dans le prélèvement. - Quel est l’effet dopant de ce type de substances chez le cheval ? Dr L.B.-C. : L’EPO recombinante humaine est un dopant majeur chez le cheval qui fait partie des substances prohibées de catégorie II dans les Codes des courses en tant qu’agent stimulant l’érythropoïèse. En effet, son administration peut avoir une action sur la production de globules rouges, favorisant l’oxygénation des tissus et améliorant les performances, notamment pour les épreuves d’endurance ou d’efforts importants. A noter qu’il est possible de trouver sur internet des produits dont le marketing joue volontairement sur l’ambiguïté et qui promettent des propriétés tout aussi exceptionnelles que farfelues. C’est le cas notamment du complément alimentaire dénommé EPO-Equine, Natural Blood Builder (photo). Après analyse par le LCH, ce produit contient principalement des vitamines et minéraux et absolument pas la moindre trace EPO (glycoprotéine). Administrer ce produit n’entrainera jamais de cas positif à l’EPO car il s’agit uniquement d’un complément alimentaire minéral vitaminé…  - Y-a-t-il des conséquences néfastes en cas d’administration Erythropoïétines humaines recombinantes chez l’animal ?
Dr L.B.-C. : Le danger principal chez le cheval réside dans le fait qu’il s’agit d’une administration dite hétérologue, c’est-à-dire d’une espèce à une autre. En d’autres termes, une EPO humaine injectée à un cheval peut entraîner des conséquences néfastes sur sa santé. Dans certains cas, la structure des protéines de l’EPO humaine sera reconnue comme étant étrangère à l’organisme de l’animal et le cheval pourra produire des anticorps dirigés afin de détruire ces EPO étrangères. Le problème est qu’il y a une homologie de séquence entre les deux EPOs. Par conséquent, les anticorps produits pourront être dirigés également contre l’EPO endogène du cheval. Cette action peut ainsi avoir pour conséquence de rendre inefficace la production naturelle de globules rouges par le cheval, ce qui représente un danger réel pour sa santé. Contrairement à l’homme, la quantité de globule circulants chez le cheval est très variable car ce dernier possède dans sa rate une grosse réserve d’hématies qu’il est capable de relarguer dans sa circulation sanguine. Le suivi de l’hématocrite (taux de globule rouge dans le sang), pratiqué chez les sportifs humains, est donc inefficace pour le suivi de l’administration d’EPO chez le cheval. - Quelle a été la sanction pour l’entraîneur incriminé ? Dr L.B.-C. : Compte-tenu de la nature de la substance qui ne peut résulter que d’une administration frauduleuse, la Société Mère du Trot a publié dans son bulletin officiel des sanctions lourdes : disqualification de la jument assortie d'une suspension pendant un an qui implique le remboursement des allocations perçues, suspension de l’autorisation d’entrainer et de monter en course pour l’entraineur d’un an et amende de 15 000€.
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