Dopage génétique : la recherche française se mobilise Par le Dr Ludovic Bailly-Chouriberry, directeur du Laboratoire des Courses Hippiques, vice-président du Conseil consultatif de l'IFHA sur les substances et pratiques prohibées équines et membre du sous-comité IFHA de contrôle du dopage génétique
Si les règles posent désormais l'interdit, comment établir scientifiquement qu'un cheval a fait l'objet d'une manipulation génétique? Aucun cas positif n'a été officiellement rapporté à ce jour dans les courses hippiques françaises, et le dopage génétique reste une menace anticipée plutôt qu'un phénomène publiquement documenté à grande échelle. Cette absence de cas ne dispense pas de préparer les moyens de contrôle : la biotechnologie progresse plus vite que les cadres réglementaires. La difficulté propre au dopage génétique tient à son objet. Le contrôle antidopage classique recherche une substance ou l'un de ses métabolites. Il doit ici pouvoir identifier un matériel biologique introduit dans l'organisme, le vecteur ayant servi à l'administrer, ou les effets que cette intervention produit. Ce que la biotechnologie rend désormais possibleEn 2025, l'entreprise de biotechnologie argentine Kheiron Biotech a annoncé la naissance de chevaux de polo clonés dont le génome avait été modifié, ou « édité », afin d'améliorer leur capacité d'accélération. Les interventions ont été réalisées au stade embryonnaire à l'aide de la technique CRISPR-Cas9, souvent décrite comme un « ciseau moléculaire ». Conceptrice de la méthode avec Jennifer Doudna, Emmanuelle Charpentier a reçu le prix Nobel de chimie en 2020. L'analyse de ce cas éclaire la manière dont ces techniques opèrent et les traces qu'elles laissent. L'intervention a ciblé le gène MSTN, qui commande la production de myostatine, un régulateur naturel du développement musculaire, afin d'en réduire l'expression et de favoriser un profil davantage orienté vers la vitesse et l'accélération. Selon la revue La Recherche, l'Association argentine de polo a immédiatement interdit ces chevaux en compétition. Trois niveaux d'intervention, trois problèmes de contrôleToutes les interventions génétiques ne laissent pas la même empreinte dans l'organisme, et ne posent donc pas les mêmes difficultés aux laboratoires. Le clonage reproduit à l'identique le patrimoine génétique d'un cheval sans en modifier la séquence. Interdit dans les courses hippiques et autorisé dans certaines disciplines, il pose d'abord une question d'équité et d'identification des animaux. Chez un cheval adulte, la thérapie génique agit sur l'expression d'un gène dans un tissu ou un nombre limité de cellules. Son effet peut être localisé, temporaire, et s'atténuer avec le renouvellement cellulaire, ce qui réduit la fenêtre de détection. L'édition réalisée au stade embryonnaire change d'échelle. Lorsque l'embryon ne compte encore qu'une seule cellule, la modification peut se retrouver dans l'ensemble de l'organisme et être transmise à la descendance. Le laboratoire ne recherche alors plus une administration, mais un caractère inscrit dans le patrimoine génétique de l'animal. Détecter une intervention plutôt qu'une substanceLa détection du dopage génétique constitue un défi scientifique particulier. Dans le cadre du dopage classique, les laboratoires recherchent généralement une substance ou l'un de ses métabolites. Ici, ils doivent pouvoir identifier une séquence artificielle d'ADN ou d'ARN, le support ayant permis son administration, ou une anomalie biologique révélant son action. Plusieurs éléments peuvent être recherchés : - un transgène, c'est-à-dire une séquence génétique introduite dans l'organisme ;
- un vecteur viral ou un plasmide utilisé pour transporter cette séquence ;
- des éléments artificiels absents du génome naturel du cheval ;
- une signature biologique anormale observable dans le sang, l'ARN ou les protéines.
Les chercheurs s'appuient notamment sur la PCR quantitative et la PCR numérique, deux techniques capables de repérer et de mesurer de très faibles quantités de matériel génétique. L'une des principales difficultés consiste à distinguer avec certitude une séquence introduite artificiellement d'un signal naturellement produit par l'organisme. Cette exigence est essentielle : les résultats doivent être à la fois scientifiquement robustes, reproductibles et juridiquement opposables. Du dépistage ciblé à une approche plus largeLes premières stratégies se sont concentrées sur des gènes considérés comme particulièrement susceptibles d'être détournés, tels que ceux liés à l'EPO, à la follistatine, à l'hormone de croissance ou à l'IGF-1. Mais une méthode ciblée présente une limite : elle ne détecte que ce qu'elle a été conçue pour rechercher. Une séquence inconnue ou volontairement modifiée pourrait ainsi échapper au contrôle. La recherche travaille donc aussi à des approches de dépistage plus larges, capables de repérer des éléments communs à de nombreuses constructions génétiques plutôt qu'un gène de performance précis. Ces travaux constituent une étape déterminante vers des méthodes moins dépendantes de la connaissance préalable du transgène recherché. Données à faire confirmer par le Laboratoire des Courses Hippiques : les cinq candidats ciblés par des tests australiens (EPO, FST, GH1, IGF1 et ILRN1), la base de 349 plasmides d'expression et les quatre marqueurs conservés, la détection jusqu'à 48 heures après administration et le seuil de 1 200 copies/mL. Ces éléments proviennent d'une présentation scientifique du LCH et n'ont pas été vérifiés par une autre source. Une expertise française construite dans la duréeInstallé à Verrières-le-Buisson, le Laboratoire des Courses Hippiques rassemble plus de 60 collaborateurs et dispose d'un département consacré à la recherche et au développement. Ses travaux sur le dopage génétique ne commencent pas aujourd'hui. Dès 2020, le projet GenDop1 visait à démontrer la possibilité de détecter des transgènes circulants dans les fluides biologiques équins grâce à la PCR quantitative. L'objectif était de poser les bases des premiers outils français de contrôle du dopage génétique. Cette dynamique se poursuit à travers plusieurs programmes complémentaires : - DNACir, consacré à l'étude des acides nucléiques circulant dans le sang équin ;
- BioDBdop, qui vise à constituer une banque d'échantillons biologiques de référence ;
- une thèse de doctorat menée avec l'INRAE et l'Université Paris-Saclay, consacrée au développement de méthodes innovantes de détection du dopage génétique chez les chevaux de course et de sport.
Ces travaux associent les compétences du LCH, de l'INRAE, de Science Animal Paris-Saclay, de l'Université Paris-Saclay et de l'IFCE. Cette coopération entre l'Institution des courses et la recherche publique constitue l'une des forces du dispositif français. Un enjeu de détection, mais aussi de prélèvementLa performance d'une méthode ne suffit pas à elle seule. La fenêtre pendant laquelle un transgène ou son vecteur peut être détecté dans le sang peut être courte. Dans certains cas, le site d'injection pourrait contenir davantage d'informations que le prélèvement sanguin. La stratégie de contrôle doit donc associer plusieurs leviers : - la diversification des matrices biologiques analysées ;
- des prélèvements ciblés et, lorsque cela est pertinent, inopinés ;
- la conservation prolongée des échantillons pour permettre leur réanalyse ;
- la combinaison de méthodes directes, recherchant le matériel génétique, et indirectes, étudiant ses effets biologiques ;
- la création de banques d'échantillons de référence.
La traçabilité, second pilier de la prévention
Face à des modifications susceptibles d'être transmises à la descendance, la lutte antidopage ne peut plus reposer uniquement sur l'analyse d'un prélèvement effectué avant ou après une course. Elle doit également s'appuyer sur l'identification génétique, le contrôle de filiation et le suivi des lignées. Cette stratégie s'inscrit dans une évolution plus large de la génétique équine française. À partir de 2027, une même puce SNP, mise au point grâce aux travaux de l'IFCE et de l'INRAE, devrait être utilisée pour l'ensemble de la filière et des races. Elle permettra notamment de moderniser le contrôle de filiation des quelque 50 000 équidés contrôlés chaque année en France et de caractériser différents marqueurs liés à la santé, à la robe ou aux aptitudes. Cet outil n'est pas, en lui-même, un test de dopage génétique. Il contribuera néanmoins à consolider la connaissance génomique et la traçabilité sur lesquelles pourra s'appuyer la prévention des manipulations interdites. Protéger le cheval autant que l'équité sportiveUne manipulation génétique non autorisée n'est pas seulement une atteinte à la loyauté de la compétition. Elle peut exposer le cheval à des risques majeurs : réponse immunitaire sévère, production excessive et incontrôlée de protéines, complications cardiovasculaires, croissance anormale de certains tissus, atteintes d'organes ou mutations involontaires. Même une technologie aussi précise que CRISPR-Cas9 n'est pas exempte de risques. Des modifications non intentionnelles, dites « hors cible », peuvent survenir dans d'autres régions du génome. Leurs conséquences sont parfois difficiles à prévoir et peuvent compromettre durablement la santé et le bien-être de l'animal. Certains effets peuvent être durables, voire irréversibles, et se manifester longtemps après la compétition. Le cheval ne pouvant consentir à une intervention expérimentale destinée à accroître ses performances, la lutte contre le dopage génétique relève pleinement de la protection de sa santé et de son bien-être. Elle doit toutefois préserver une distinction essentielle : une thérapie génique peut présenter un intérêt vétérinaire légitime lorsqu'elle répond à une pathologie diagnostiquée et qu'elle est employée dans un cadre rigoureusement contrôlé. C'est son détournement à des fins de performance qui constitue le dopage.
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